Chaque jour, tuer la fée en soi

Pour plusieurs, mais surtout pour les femmes, le travail intellectuel est une conquête durement gagnée contre la vie domestique: « Tuer la fée du foyer est le premier devoir d’une femme qui veut écrire », stipulait Benoîte Groult  (Histoire d’une évasion, 1999).

Il est amusant que cette phrase, trouvée dans un appel à communication pour un colloque sur l’œuvre de Benoîte Groult, ne soit pas accompagnée de la mention que Groult reprenait (ou plagiait?) en fait un mot de Virginia Woolf. Ainsi, dans une conférence donnée à la National Society for Women’s Service en 1931, intitulée Métiers de femmes, Woolf affirmait: «Tuer l’Ange du Foyer fait partie de la tâche de la femme-écrivain» (Lectures intimes, 2013, p.217).

J’ajouterais que cette tâche va bien au-delà d’une rébellion contre les seuls devoirs domestiques. À tout moment, satisfaire aux impératifs de la vie sociale – qu’à une autre époque on a pu taxer de frivolités – nous vole temps, argent et estime de soi, c’est-à-dire des ressources considérables pour toute vie qui a remarqué sa propre finitude temporelle.  Ainsi, à l’acquiescement quotidien au devoir de se maquiller parfaitement, de changer une 3e fois de vêtements pour enfin trouver une tenue qui matche, de se laver les cheveux au cas où quelqu’un  – horreur – ne les jugerait pas assez pimpants, une énergie considérable n’est pas consacrée à accomplir ce pour quoi nous sommes douées et qui nous rend fières, que ce soit une tâche intellectuelle, artistique, sociale, professionnelle, ou toute autre tâche significative pour notre propre existence – et non significative seulement par souci des conventions et du jugement d’autrui.

Chaque jour donc, s’appliquer non pas à aménager une maison instagramable ou à ressembler à une princesse Disney, mais à accomplir ce pour quoi il en va de notre existence même. Tuer la fée en soi – et cheveux gras au vent, des cernes bien bleus au garde-à-vous, des projets plein les mains sur fond de joyeux désordre domestique, c’est d’un autre type de «féerie» que l’on pourra se réjouir, celui d’avoir consacré ses efforts à exister plus pleinement et à répandre autour de soi les fruits, fertiles, de son propre travail.

lee-friedlander

(Photo: Lee Friedlander, The Little Screens,
Nashville, 1963, gelatin-silver print)

GROULT, Benoîte, Histoire d’une évasion, Paris, Grasset, 1999.

WOOLF, Virginia, Lectures intimes, textes traduits de Collected Essays par Herbulot et Jardin, Paris, R. Laffont, 2013.

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